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LIMINAIRE
Sixième séance : 11 septembre 2010


Pour cet avant-dernier atelier d’écriture sur la ville, nous nous sommes retrouvés dans la Salle Rabelais du Centre d’Animation Château Landon, à Paris dans le 10e arrondissement.

Trois amies blogueuses ont également joué le jeu, en travaillant sur les quelques pistes suivies lors de l’atelier sur place à Paris, mais en écrivant en duplex (comme on dit en télévision) et parfois en léger différé (léger car chacune m’a envoyé son texte avant les participants parisiens à l’atelier).

Voici, en quelques lignes, les pistes de travail de ces ateliers :

Le premier souvenir qui revient en mémoire à l’évocation d’un lieu. Par petites touches, succession d’instantanés scintillants, en vrac, en dresser l’inventaire versatile. Un lieu, un souvenir.

Jérôme Leroy, Le déclenchement muet des opérations cannibales, Éditions des Equateurs, 2006.

Salle Rabelais Centre d'animation Château Landon à Paris, 10<sup class="typo_exposants">e</sup>

 

 

 

 

 

 

 

Reconstitution d’un paysage à partir de personnes, connues ou inconnues, qu’on y a croisées, à des époques différentes, en décrivant chaque scène qui vous revient à l’esprit, à l’aide de courtes phrases pour les inscrire dans une même journée.

Philippe Clerc, Oostende, Passages d’encre, collection Trait court n°2, 2003.

Atelier d'écriture au Centre d'animation Château Landon à Paris, 10<sup class="typo_exposants">e</sup>

 

 

 

 

 

 

 


Textes des participants à l’atelier d’écriture :

Piero Cohen-Hadria

Stations de Métro


Nation où je ne me suis pas acheté une veste au Printemps

Avron où vivaient Dado et Francis et le petit brésilien qu’ils avaient été chercher avant qu’il n’ait un an

Philippe Auguste où Poupouche donnait des cours de danse dans une grande salle éclairée de néons blancs

Père Lachaise où le même jour de 1963 on a enterré Edith Piaf et Jean Cocteau qui faisait tenir par de vrais bras humains les candélabres des murs des couloirs du château de la Bête

Chemin vert vers le conservatoire de musique

Ménilmontant et le centre d’animation où Alice a pris des cours de commedia dell arte avec son amie Elise, leurs masques sur le visage

Couronnes où un exorcisme a tourné mal et où le type est mort parce que Satan ne voulait pas le lâcher

Bellevile où j’habite

À Colonel Fabien, le type qui vient d’avoir cent ans, Oscar, a construit Brasilia et aussi le siège du parti

À Jaurès cette phrase, lui qui a été abattu au café du Croissant au coin de la rue Montmartre

À Stalingrad où se construit un restaurant certainement pas destiné à ceux qui se piquent, dorment et meurent là, sous des cartons

À la Chapelle, l’espace Château Landon.

 

Les fenêtres sur les arbres


La sirène de midi premier mercredi du mois

La rentrée, les chaises qu’on bouscule

Jacques qui louche ferme son cartable. Hector qui crie, sa casquette. Le prof qui frappe dans ses mains comme s’il applaudissait. Sa blouse, la règle, la craie

Les fenêtres sur les arbres un peu de vent la pluie tout à l’heure

La cour, la course, Adèle et son écharpe, elle court. Maxime qui la poursuit. On crie. On s’appelle. On siffle. Arlette qui chante à cloche-pied, son cartable, son manteau rose, ses boucles brunes, ses yeux noirs, à cloche-pied. Qui chante, son cartable. Jean-Louis passe. Les arbres bougent. Les fenêtres fermées.

Au loin, le train, les roues qui grincent.

Dehors la grille les voitures le rire de la concierge, sa robe noire.

Le père de Jacques, la main sur le volant, la radio qui explique. 
La veste noire, la chemise blanche, la cravate rayée. La main sur la poignée, la porte qui s’ouvre, la grille qui se ferme, la concierge qui va manger, ses yeux clairs

Le vent, un peu, les arbres, le soleil, tout à l’heure peut-être l’odeur de la pluie.
La sirène de midi, premier mercredi du mois.

 

Atelier d'écriture au Centre d'animation Château Landon à Paris, 10<sup class="typo_exposants">e</sup>

 

 

 

 

 

 

 


Nicolas Bleusher

De Dunkerque à Paris


À Dunkerque, où je m’ennuyais, plus jeune, avec ma sœur et mes parents.

À Lille, plus tard, où j’ai cru ne pas m’ennuyer. Avec Michel, Philippe et quelques autres…

À Venise, où je me suis ennuyé, avec Sylvie.

À Rome, où je me suis ennuyé, aussi. Avec Sylvie, encore.

À Abidjan, où j’aurai mieux fait de m’ennuyer, ce soir là.

À Londres, où j’ai laissé quelques bons souvenirs. Ce qui m’ennuie, évidemment.

À Paris, enfin, où je m’ennuie toujours. Mais seul, maintenant…

 

Dans la salle de bain


Dans le lavabo. Les filles sont idiotes, parfois. Il y a des modèles collés au mur, papier glacé, couleurs vives, d’un italien à la mode. Isabelle s’est tâchée. Un simple néon. Cheveux courts, blonds, peignés. Elle rit. Dans la salle de bain. Jérôme qui crache son dégoût de moi. Cheveux bruns, blancs, hirsutes. Le parfum des savons liquides. Elle a une idée derrière la tête. Avec du chocolat, je crois. Jean-Christophe qui pose, assis, nu, au bord de la baignoire. L’eau coule sur le gant propre. Dans le miroir. Maman nettoie, astique, frotte, éponge. Il veut que je le filme. Vapeur des douches. Elle ouvre sa chemise. Lumière crue.


Christine Jeanney (en duplex)

Un lieu un souvenir


Suite à un lien indiqué par un tweet @florencedesruol Rappel : Google Street View Roulette qui vous emmène quelque part au hasard avec son téléporteur. Mixer les deux ensemble pour faire : Un lieu un souvenir.

Un lieu que je ne connais pas - utilisation d’images Google view au hasard avec http://web.mit.edu/ jmcmicha/www/gl...

Entre Napoli et Bari, ce que je vois dans l’inclinaison des arbres et des piquets, ce qui est stocké sous le toit, s’étale dans le ciel. À quel endroit ? je faisais du vélo, m’asseyais dans les pissenlits pour rien. Et l’incompréhension devant le bruit constant sur cette route, le bâtiment cubique relié aux fils électriques épais, ses ressorts, barbelés, et la mention DANGER sur la porte.

Au nord de La Corogne, ce que je vois de l’ombre mystérieuse, la vigie d’un bateau de pirates égarée là. Le salon bien rangé, les grands-parents de Nadine qui possédaient tous les albums d’Astérix, et l’interdiction d’y toucher en leur présence. S’approcher d’un milieu désinfecté et se sentir sale. Prendre en grippe Astérix à cause de ça.

Au sud de Leväjärvi, ce que je vois de la voie ferrée enjambée par la route, passée dessous, dessus, compter les kilomètres sur la carte, se perdre entre les chiffres rouges, les chiffres jaunes et les segments qu’on pense aléatoires/indéterminés. Sentir qu’au passage, pendant qu’on s’exaspère sur un calcul, des choses se cachent entre les troncs, ça vibre de pattes minuscules, odeurs fauves et poils, bruits de plumes, baies et plantes qu’on ne sait pas nommer et existent, parallèles et inaccessibles.

Au nord-ouest de Swansea, ce que je vois de la plate aire grise, se garer pour faire demi-tour. Chercher la marche arrière si longtemps qu’on pense qu’un inconnu viendra aux nouvelles ou se moquera. Se dire qu’on risque de rester là plusieurs heures, garée sans faire demi-tour, essayer encore, se demander si un levier de vitesse ça se dévisse. Comprendre enfin ce qu’il faut faire, l’enfoncer avant de le tirer vers l’arrière, et la voiture qui bouge comme un acte inespéré. Ignorer les autochtones passionnément, prendre un air docte et mesuré, se la jouer sobre quand une dame sort de chez elle curieuse.

À Las Vegas, ce que je vois, n’importe quoi ce mur alors qu’Elvis devrait venir, tables de jeux et roulettes, paillettes et micros scintillants, mais ce mur. Le mur. Penser à celui (ah, pourquoi ?) de la prison de Béthune, on a marché devant, et Franck d’Anne Savelli était dedans 10 ans avant, les chemins que ça fait et qui se croisent.

À l’est de Tulsa, ce que je vois, la flaque, rien que la flaque, la ferme où j’allais petite et Cadet le cheval qui cognait la porte, secouait la tête, la peur et l’envie mélangée, je caresse ton museau, tu pourrais sectionner mes doigts d’un coup sec. Mes doigts tomberaient dans la flaque et le bandage emmailloté gorgé de sang au bout du bras, mais rien n’est arrivé.

Entre Kensington et Hartford, ce que je vois des constructions basses, colorées, pancartes qu’elles présentent, prix cassés moins 20 % et votre cuisine sur mesure en plusieurs formats. Se faire doubler par un camion, son souffle, surveiller la prochaine sortie ou la suivante, s’inquiéter de celui qui clignote sans tourner, un avion qui décolle plus loin, un allemand en vacances, les nouvelles qui grésillent à la radio, la tête ailleurs, occupée par un objectif important oublié maintenant. On roule.

Près de København, ce que je vois du balcon derrière les arbustes. Les balcons où je me suis postée, nombreux et inutiles. Qu’est-ce que l’on voit de plus depuis un balcon, rien du tout. Toujours déçue une fois dessus, j’y monte quand même pour vérifier.

À Cape Town, ce que je vois des plaques de ciment, la main qui a signé en bleu, la mousse entre les poteaux, derrière les cours, les murs grattés et les inscriptions qu’on ignore. Toutes ces choses écrites, prénoms et dates creusés, crayonnés sur le sol, le tronc, les marques. Je n’ai jamais écrit mon nom dehors, pourquoi.

Au nord de Yokohama, ce que je vois, croisement de rues étroites. Celle de gauche mènerait à la mer comme celle qui menait à la mer ailleurs autre part, ça sentait le sable, et quelquefois des voix très fortes chantaient deux mots ou s’appelaient, une famille passe avec des sacs et des serviettes, un garçonnet qui claque ses tongs pour le plaisir de les sentir claquer, talons chauds, c’est comme si c’était maintenant les sons et l’air salé. C’est pourtant loin, encore plus loin que n’est le nord de Yokohama de là où je me trouve.

Entre Huntsville et Greenville, ce que je vois dans l’assemblage de bois, ça trace, depuis les westerns jusqu’aux chevalets de la mine, de Paul Newman à Germinal et les chalets dans le Jura, mais ici ça travaille, sûrement des poulies et des chaînes, et des outils que j’aimerais dessiner. La rouille aussi. Un atelier, l’usine, mon père qui rentre (parfois sa veste sent le métal chaud).


Joachim Séné

Souvenirs sortis du métro


À Montparnasse-Bienvenüe, où tout commence.

À Pasteur, où sortant de chez Hestia, j’enrage de leur avoir donné 750 francs pour une liste d’appartements à visiter.

À Brochant où, après avoir mangé du poulet rôti, je m’accroche avec un propriétaire au sujet d’un studio et de son lit gigogne.

À Lamarck-Caulaincourt où un atelier d’écriture sur Perec me fait évoluer vers d’autres lectures et formes d’écriture.

À Blanche où un soir après trop de verres je rends au caniveau les bières.

À Quatre-Septembre où je regarde l’éclipse du 11 août 1999 et comprends que nous sommes libérés de la fin du monde.

À Laumière où une idée de roman m’éclaire.

À Sèvres-Lecourbe, dans un bar, où je perds au Monopoly.

À Cadet où par hasard je croise ma grande sœur.

À Madeleine, dans un bar où je bois un thé avec ma tante qui, tout d’un coup, se souvient d’avoir croisé, ici-même voilà quarante ans, Jacques Brel.

À la Muette.

À Bonne Nouvelle où j’appelle depuis une cabine téléphonique pour savoir : j’ai mon bac !

À Liège où après une soirée de dégustation Médoc et Saint-Émilion je me sens un peu flottant.

À Cour-Saint-Émilion où j’ai à peu près le même souvenir.

Aux Sablons, où je me suis enlisé dans une relation.

Rue de la Pompe où un vendeur de chaussures, sosie de Django, me raconte l’enterrement de René Granier de Lilliac, un ancien patron de Total.

À La Fourche où j’appelle Sylvie Lydie et c’en est fini.

À Rome où je finis toujours quand je me perds.

 

En voiture


Antoine passe la première il prend Marie à 120 sur la voie rapide Sylvie va être en retard pour Un riche trois pauvres Marc pile au feu rouge et se penche dans la boîte à gant au-dessus du genou de Paola et en sort le clic-clac et le pose sur trottoir refermer le coffre sur la main d’Estelle un dessin au hénné qu’elle montre à sa mère via le rétroviseur extérieur où approche un scooter à droite il s’embête pas clignotant à gauche pour doubler le transporteur frigorifique européen et ses deux cercles bleus double zéro sept passe au cinéma Lucas tu viens sur la bretelle de sortie il y a Marie au volant sur Antoine ils sortent échevelés du parking sous-terrain de la tour Bretagne emboutissent Rémi devant la caisse du péage de l’A1 où il faut jeter la monnaie non plus maintenant il n’y en a plus Sylvie prend le boîtier « t » qui bippe quand on fait marche arrière Estelle passe la quatrième et cale.

 


Caroline Diaz

De Carolles à Yerres


À Carolles, où on mange les meilleures crêpes beurre sucre.

À Jullouville, où l’école élémentaire de mon enfance est devenue un club de bridge pour les vieux.

À Taunton, dont la population rassemblant un nombre impressionnant de paralysés, d’attardés mentaux et autres malheureux, me mettait mal à l’aise.

À Marseille, où j’ai fumé ma première cigarette dans une calanque ou cela est interdit aujourd’hui.

À Florence où je découvre Santa Maria Novella, la lumière et la trahison.

À Venise où nous avons prit le temps de nous perdre.

À Bruges où j’ai vu la soeur de Juliette Hurel se désaltérer avec un brumisateur.

À Landelles, où Nathalie est venue nous surprendre pendant que je préparais une de "nos" premières salades.

À Brunoy où j’apprécie le goût de la limonade.

À Centuri, où pour la première fois je me suis sentie étrangère.

À Tokyo, dans le Golden Gaï, à la recherche de la Jetée, que nous n’avons pas trouvée.

À Illiers Combray, dans la maison de Marcel Proust, le plat de céramique avec son trompe l’oeil d’asperges en relief.

À Campile, où à l’heure du coucher tu as du te lancer à une chasse au criquet.

À Palluau Sur Indre, où j’ai vécu une de mes plus grandes peurs, l’été de la canicule, cet inconnu que j’entendais marcher dans la maison grande ouverte, qui m’a poursuivie de longs mois de retour à Paris : peut être le début de mes insomnies.

À Rome, quand enfin nous avons découvert cette merveilleuse trattoria après notre longue errance dans le Testaccio.

À Yerres, après une longue marche silencieuse, nos tentatives de paroles, l’averse soudaine, il pleut, c’est merveilleux.

 

À Campile


Pendant son sommeil, ma grand-mère chante. Elle chante faux, d’une voix très grave et très forte, elle me terrorise. Assomption. Ce matin, ce sont des coup de carabine qui m’ont réveillée. Antoine Renucci jette de grands sceaux d’eau devant la maison pour garder une illusion de fraîcheur. Sa femme est un peu folle, on dirait tocquée. Le perroquet de l’hotel Bellevue chante du Tino Rossi sur la terrasse pendant le déjeuner des pensionnaires. A l’heure de la sieste, le village devient fantôme. Un jour elle a voulu se jeter de la voiture en marche. Sur mes joues pâles ma grand-mère étale son rouge à lèvre, un peu brutalement avec la pulpe du majeur et de l’index, l’odeur poudrée du fard improvisé m’écoeure. Aucune âme ne le traverse. Seule, une colonie de fourmis s’aventure sous la chaleur de l’été. Christophe prend le raccourci à flan de montagne, entre Campile et Canaja, à pic. J’écrase les fourmis une à une, chaque fois que mon pied presse le sol, je maudis ma mère de m’avoir obligée à venir en vacances avec eux à Campile. Fin de journée, le village reprend vie. On entend les guitares. Les filles se sont habillées, parfumées et fardées. Devant le camion du boucher itinérant, mon cousin me pousse en avant, prononce en corse des mots que je crois comprendre. On voit les filles qui se trémoussent. Antonia et moi allons chercher les fougasses brûlantes. A la terrasse de Laurette, Dominique et César boivent leur Casa, à peine troublé d’une goutte d’eau. On entend les hommes qui chantent. Ce sont toujours les mêmes gestes, trente ans après, ce sont mes joues qu’elles pincent avec leurs ongles pointus.


Pierre Baldini

De Pau à Vesoul...


À Pau, rentrée de boite, 5 heures du matin, levé 6h30 face aux Pyrénées embrumées, sentiment de solidarité.

À Lyon, fin de réunion, dernier verre dans un bar où les travailleurs travestis prennent leur pause (leur pose).

À Lyon encore où la voiture a été cambriolée, sacoches éparpillées sur cette place obscure, fin de nuit mouvementée.

À Paris, 2 heures du matin, début d’une fin de nuit après un diner familiale à la Festen, boire un verre près du cirque d’hiver.

Vent dans les cheveux, vent tiède à Valence où la pensées suit le courant de l’air, où le bruit des feuilles bat la cadence et vous enveloppe pour vous inscrire dans l’éternité, impression de puissance.

À Marseille, en famille dans un hôtel, les services sociaux n’ont pas pris toutes les chambres, TOX, personnes fatiguées, avide de relation et de discussion

Marseille en famille, 40 ans auparavant, un des deux frères, son père, ce vieux pote paternel qui nous une montagne de pièces pour jouer au flipper pendant que le père joue à l’apéritif.

À Rueil-Malmaison, dans ce parking pour ramener une étrangère déjà si familière.

À Lille, 1979, hôtel médiocre, concert impromptu d’Higelin, copine pas sur la même longueur d’onde... Dommage.

À Amsterdam dans les années 80, squat, vélos volés, vélos rendus, les canaux, la solitude trace le chemin.

À Zurich aéroport les tanks à l’atterrissage, la pluie et la peur (retour d’Israël).

À Eilat, lune resplendissante sur-dimensionnée à fleur d’eau.

À Taroudant, couscous dans une famille imaginaire et accueillante.

Cimetière juif saccagé à Tiout (Maroc) au dessus de la palmeraie.

À Auschwitz, pas accélérés, pour tout voir, tout sentir, tous les rencontrer... Brouillard.

À Vesoul, t’as voulu voir Vesoul et t’as vu...

 

Lit de mousse


Sous-bois dans les contreforts du Vercors. Le lit de mousse verdoyante et gorgé d’eau vous accueille avec ses odeurs profondes et mystérieuses.

Père de famille à la recherche de chanterelles, village paisible en fond de vallée au pied de la station de Fond d’Hurle.

Mousse verdoyante et humide.

Je m’y vautre, je rampe au rythme des gouttelettes d’eau qui dévalent de leurs feuilles et je m’y vautre d’autant plus.

Julia est ragoutée par ce climat, les chanterelles sont en nombre, ça mouille à droite, ça mouille à gauche.

Alexandre rentre là dedans en défiant cette nature, arrache les chanterelles à pleine main, pousse les buis, évite les gouttes, se lasse et s’en va.

Romain trempé, le pousse de la main droite dans la bouche, le lobe de l’oreille dans la main gauche, roulé par terre avec plaisir et jouissance.

Mousse verte et humide, les coccinelles décorent l’ensemble avec les chanterelles oranges, les feuilles de chêne noircies, les glands et les pic de pin.

Mousse verdoyante et humide, pas des chiens de chasse, arrêt sur image, silence, les chanterelles sont également immobiles.

Les chenilles et divers insectes, petits, gros noirs, lents où rapides, gluants, volant.... La brise dans les buis et le cageot qui se remplit de champignons ,odeur de terre, sur les doigts, dans les narines, les oreilles se laissent bercées par un bruit incessant qui vous berce.

Dernier rayon de soleil qui éclaire avec parcimonie la mousse verte devenue multicolore, mousse tachetée de jaune, d’orange, gouttes d’eau de douceur.

Soleil couchant, humidité pénétrante, frisson dans le dos, clochettes des moutons qui rentrent à l’étable, derniers vols d’oiseaux avant la nuit.

Feu de bois, champignons séchant, clairette de Die, ail et fromage de chèvre et toujours et toujours dans mon esprit cette mousse verdoyante, accueillante et humide, une bonne nuit en perspective.

 


Magali Joanelle

J’ai beaucoup voyagé...


Paris, où pour la première fois j’ai eu l’impression d’être au cœur de la vie, où l’expression « résister à la tentation » prenait un sens pour moi.

En Afrique, où les couleurs m’ont submergée, la nonchalance m’a enveloppée et le brouhaha assommée.

En Chine, où le manque de repère m’a angoissée. Profusion de nourriture sur les étals, et je n’en connais aucune, l’impression que les chinois n’emploient que les voyelles.

Le Vietnam, plus aérien, même incompréhension, mais une cuisine plus appréciable, et des gens plus souriants.

En Israël, partagée entre le rire et l’oppression, pourquoi de tels « déguisements » ? Ces perruques pour les femmes, ces chapeaux jamais enfoncés sur la tête des hommes. Ces hordes qui se déplacent, et moi au milieu qui me sent de trop.

En Grèce, avec ses rues remplies de restaurants avec au choix, aubergines frittes ou aubergines frittes.

En Auvergne dans un petit bar sympa, proche d’une grande gare, avec son bougnat. Coup de rouge et saucisson.

En Alsace, à la gare, un Kouglof, achat de dernière minute avant de partir.

J’ai beaucoup voyagé... avec un ticket de métro.

 

Un samedi d’été...


Un samedi d’été l’église du village va connaitre son taux de remplissage maximum.

Madame Fortuné s’affaire, elle époussette l’autel, redispose les napperons,( les enfants ont encore joué dans l’église), elle enlève les cierges déjà consumés, mais attention il y a une hauteur à respecter.

Le curé fait son entrée en sueur après avoir grimpé tout en haut du village, leurs regards se croisent.

Les mariés sortent de la mairie, la maire est fière, son village prospère.

Entrée dans l’église, chants, pleurs, éternuements. Sortie, le sacristain fait sonner les cloches, se permet quelques improvisations, ça n’arrive pas tous les jours.

Sortie de l’église, on jette du riz, direction l’apéro.

Le curé doit rester, il enchaine sur un baptême, moment d’hésitation, « comment ? Les parrain, marraine, ne sont pas baptisés ? »

Panique la mère pleure, le père veut s’échapper à l’apéro du mariage, finalement le curé cède. L’enfant n’a pas aimé il a pleuré. Sortie de l’église, pas de riz.

Messe de 19 h, trois petites vieilles plus un homme oublié du baptême qui dort.

Journée bien remplie, Madame Fortuné remet les missels en place, regarde les cierges qui brûlent.

Bonne journée, le curé ferme les portes, heureusement que ce n’est pas comme cela tous les jours.

 



 

 

 

 

 

 

 


Maryse Hâche (en duplex)

De Vienne au Cap-gris-nez


à vienne dans un "heurige" où le vin blanc me buvait à volonté jusqu’à me jucher une balançoire dans la tête

à st aubin où le soleil où le foin pour dormir dans la grange avec les moutons et où l’amour dans l’odeur du feu de cheminée

à st brévin-les-pins où le coquillage quand je m’étais jetée dans la mer main en avant avait entaillé la paume de l’une d’elles et que ne voulais que personne ne s’occupe d’une piqûre de tétanos fors mon papa

à paris dans une galerie où j’ai découvert subjuguée élégie à la république espagnole de motherwell

à dampmart où j’ai beaucoup dansé avec toi

à séville où la célèbre chanteuse avec micro pour être entendue sur cet immense plateau et dans cette tout aussi immense salle en plein air de l’exposition universelle a repris son chant interrompu un instant par une panne d’électricité mais a capella et au son des olé de la foule en joie

à châtenay-malabry où le père s’est endormi le jour des amoureux

à lalinde où elle m’a demandé de tenir le lapin pendant qu’elle le saignait

à pontempeyrat où je me suis couchée dans le lit caillouteux d’une rivière pour profiter de la course des eaux sur ma peau dans la lumière de l’été et le silence des rives

à bruxelles où je suis entrée dans l’armoire d’oscar au musée des beaux-arts

à rome où le café sur les terrasses au soleil

à paris à la bibliothèque ste geneviève sartre les mots

à vatan où la 2CV passait presque tous les étés sur le chemin des vacances

à monaco où la daurade se mangeait en terrasse au soleil au poivre blanc et au vin blanc

à ithaque l’odeur des fleurs jaunes

à st malo tout à côté où comment -et je montais pour la première fois- le cheval mangeait et mangeait et mangeait encore les ombelles odorantes du fenouil juste avant qu’il me conduise sur la plage le long des vagues

à verchères où je ne sais rien que le nom dans l’enfance

à berlin où l’on s’assied aux longues tables communes des cafés sur les trottoirs et où l’on bavarde

au cap-gris-nez où jamais fous de bassan aussi nombreux n’ont fait entendre leurs cris de crécelle rugueuse à mes oreilles

 

Le couple et ses ombres


petite robe noire, livre — gestetner, dupliquer — pantoufle de vair, kolinski — une armoire, néon — un œil, les oubliés — l’amour, un store vert — au jardin, vent pour les graines de l’automne — dans la chambre, en vert d’eau et bleu marine, le couple et ses ombres —

il demande de la lumière — un avion traverse le ciel, et disparaît — rouge-gorge dans le houx, lunettes de soleil — livrée rousse, frises noires — temps doux et soleil de septembre — l’effondrement — dents arrachées, ils l’appelaient le gros —

le son d’une guitare, glaïeuls — c’est pas commode, biquette — bergère, au pied du noyer — un faon, elle dort — trois chats en terre, un disparu, un vivant, que dire — les colombes s’endorment sur le banc —

placard au papier rose fané, burnous — madeleine portait un ruban noir autour du cou —rouge à ongles et à bouche, vous debout devant — la girouette tourne sud, les nymphéas reposent —haleine désagréable, fauteuil louis XV —

une tête de musaraigne, si seule au sol— nuages, chant de troglodyte — son d’un avion, nuages —il s’est accoudé à la balustrade du perron — elle boit un ratafia frais — une tourterelle, le bain —


Brigitte Célerier (en duplex)

De La Flèche à Avignon


À La Flèche, depuis la chambre neutre, regarder le jour hésiter à devenir lumière vague sur la rivière et le barrage en attendant l’heure de rejoindre les autres pour la messe au Prytanée.

À Alger, serrer ses paupières, refuser que le jour y entre, ne pas vouloir se réveiller, penser à ses parents.

Au Mourillon, se mettre à genoux sur le lit, pousser les volets pendant que sa sœur grogne, se trouver nez à nez avec un matelot dans le terrain vague.

À Hyères, assise sur le bord de la terrasse, pieds nus sur le sable humide de rosée, frissonner un peu, en mangeant une tartine de moutarde – attendre à côté du sac à voiles.

Faubourg Saint-Antoine, écrasée à plat, regarder par la longue fente vitrée les tours et dômes de Paris émerger sur ciel que la lumière dégage lentement, tourner la tête en entendant l’infirmière de nuit derrière le hublot de la porte pour qu’elle entre.

À Grignan, fumer une cigarette interdite, tête et bras penchés à l’extérieur du chien-assis, dans la fraîcheur de l’aube.

À Bougival, rouler en bas du lit, se traîner vers la fenêtre, prendre appui sur le rebord, se hisser, découvrir un jardin sous la neige dans un début de lumière blanche.

À Port-Man, se laisser glisser le long de la coque, flotter dans l’eau sombre autour du bateau en regardant les arbres sortir de la nuit, dans le silence.

À Paris, ouvrir la porte de l’immeuble, rester une seconde en arrêt pour prendre connaissance du jour, saluer Ali, remonter son sac, partir.

À Avignon, décoller sa joue du drap, regarder la nuit pâlissante dans la fenêtre, sortir une jambe, l’étirer, regarder son pied, jouer avec, se lever, faire deux pas, regarder si vie il y a derrière l’écran de l’ordinateur.

 

Projets pour le soir


Terrasses superposées dégringolant, la mer immensément profondément dessous. Main de l’enfant tirant sur la chemise. Plus loin à droite les façades stupides des grands immeubles. Benoite grogne contre leur laideur, se demande ce que fait son ami chez ses parents à Oostende. Des voix allemandes montent de la terrasse inférieure. Muscles des jambes tirés par la pente. Ils se passent l’enfant de hanche à hanche. Elle rit. Panier, rosé, tomates, soleil. Un couple passe, les pieds dans l’eau. Cailloux glissants, se lancer dans la nage. Radio, rock espagnol. Une vedette tourne la pointe. Sur la terrasse, après le déjeuner, soleil clouant. La sieste de l’enfant finie, elle lui met une robe, la laisse se regarder et se sourire dans la glace. Santiago à la terrasse d’un café de la promenade les voit arriver. Longue plage de sable. Palmiers poussiéreux. Foule allongée et ressac de voix. Ils mangent des glaces commandées au hasard en regardant passer des shorts colorés, des décolletés trop pleins, des jeunes beautés de tous sexes. Deux grands sacs siglés, contenant chacun un peu de tissu, à côté de leurs chaises. Paul et la mère reviennent avec des couffins pleins. Les voitures se succèdent. Projets pour le soir. André dit qu’il restera avec l’enfant.

 

Pierre Ménard par Piero Cohen-Hadria

 

 

 

 

 

 

 


Sybille Chevreuse

Paris à l’Ile de Ré


À Paris, Place Beaubourg où un homme au regard noir se retourne et regarde ma mère avec insistance ; j’ai 10 ans.

À Berlin, en février 1995, où je suis arrivée en Bus Eurolines par un matin brumeux et froid de février.

À Lille, où le mur de l’escalier de l’hôtel Breughel était recouvert de copies de tableaux du peintre du même nom.

À Lille, où j’ai mangé une tarte au sucre un jour humide de novembre 2002.

À la Vallade, où enfant j’ai parcouru des centaines de fois les sentiers et les prairies.

À Paris, rue Montorgueil en décembre 1993, où j’ai frappé à toutes les portes des commerçants pour trouver un petit boulot.

À Édimbourg, dans une église transformée en auberge de jeunesse sans plafond où j’entendais tous mes voisins ronfler.

À Nantes, où j’ai bouclé la boucle à la gare.

À Orléans, où j’ai diné puis marché avec Bruno dans la rue piétonne désertée un soir de juin 1999.

À Berlin, où j’ai pleuré bêtement sous la fenêtre d’un garçon égoïste.

À Pucon, au Chili, où je me suis baignée nue à ciel ouvert, dans une source d’eau chauffée par le volcan tout proche.

À l’église de Vitrac, où j’ai lu le texte écrit pour l’enterrement de ma grand-mère il y a deux jours.

À Toulouse, sur la place du Capitole où j’ai pris un café avec Adrian sous le soleil caressant de février.

À Dundee, en juin 1992, au café Lains, où j’ai bu de nombreux verres de cidre au milieu de jeunes Écossais joyeusement éméchés.

À Paris, dans le métro ligne 5, où je me suis assise par hasard face à Bruno, 5 ans plus tard.

À l’Ile de Ré, à 13 ans, au Bois Plage, où je me suis demandée si les garçons ne préféraient pas les blondes…

 

Assise sur un petit muret de la rue de Villette.


Paris juin 2003.

Un couple 30-35 ans s’installent à la terrasse du café d’en face. Échange de regard interrogateur pour le choix d’une table. Dedans ? Dehors ? Corps tendu et visage crispé de la jeune femme. Lui s’assoit, elle reste debout. Regards hagards. Soleil vif qui me brûle les épaules. Attente paisible. Regard alentour. Je me retourne. Le couple a quitté la table. Au loin, la trace de leurs démarches. Écartèlement. Confusion des esprits. Une ligne invisible sépare leurs corps qui s’éloignent. Soleil de plus en plus cuisant. Je tourne la tête vers l’autre extrémité de la rue pavée. Des pas alanguis se dirigent vers moi. Deux corps, aucune ligne invisible mais un tressaillement, comme une vibration incertaine. Dans ses yeux comme une surprise. Temps suspendu. Virage. Disparition. Minutes qui s’égrènent. J’attends toujours. Un petit élan me propulse sur le trottoir gris et rugueux. Étirement. Gouttes de sueur perlent sur mon front. Toujours rien.

Atelier d’écriture sur la ville
Publié le 15 septembre 2010
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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