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LIMINAIRE
Séance 263



Proposition d’écriture :

Décrire dans un texte court les émotions suscitées par l’écoute d’une musique, d’un album, ou ressenties lors d’un concert. Cela peut être aussi le saisissement qui nous prend à la vue de la couverture de disque, pour dire combien ce moment singulier s’inscrit dans une rencontre fondatrice avec la musique qui peut bouleverser toute une vie. Se jouer de la ponctuation, bousculer le sens du texte avec des images variées pour exprimer très précisément ce qu’on ne veut pas toujours nommer.

Cowboy Junkies / The Trinity Session, Anne Savelli, Le Mot et le Reste, Collection Solo, 2008.



Présentation du texte :

Dans la fin des années 80, à la sortie de la faculté, une bande d’amis qui se retrouvent au café de la Sorbonne, fréquentent disquaires, concerts, et se demandent que faire de leur vie. Voilà planté le décor des premières pages du livre. Mais l’auteur passe derrière, de l’autre côté du miroir : « Le décor peut toujours attendre. » Anne Savelli décrit dans cette histoire l’importance d’un disque, The Trinity Session des Cowboy Junkies.

Cowboy Junkies est un groupe canadien de musique aux consonances country ou folk, formé par les trois frères et sœurs Timmins. Le groupe s’est formé à Toronto en 1985. En novembre 1987, les Cowboy Junkies se retrouvent autour d’un micro, à l’église The Holy Trinity de Toronto pour enregistrer The Trinity Session. La réverbération sonore de l’église participe à l’atmosphère général qui se dégage de cet album.

Le livre d’Anne Savelli est le récit d’une attente dont on sait peu, marquée par une séparation que l’on devine, un temps en suspens littéralement envahi par l’album, la lente addiction à la magnifique voix de Margo Timmins, à cette musique soutenue par les mélodies du groupe à l’ambiance unique, combinatoire de corps disparate qui font que la musique est corps du musicien, de l’instrument, du chanteur, quand il se fait lui-même instrument, et surtout corps de celui qui tend son oreille.

Extrait :

« l’objet

Aujourd’hui, le boîtier, la cassette ne quittent plus la chambre. Je les perds, les retrouve, je les mets de côté les perds. Séparés l’un de l’autre, quand je pose la main sur l’un l’autre a déjà filé sous des couches de livres, vêtements, journaux, tandis que le CD racheté en ligne d’un clic je sais toujours sa place. Ce n’est pas tant l’objet qui compte ?

Puis, au bout de quatre ou cinq pages, quand quelque chose du livre commence à apparaître, le boîtier la cassette surgissent par magie, rangés sur le bureau. Séparés l’un de l’autre mais sages, tout près, bien calés côte à côte. Je les prends, les imbrique, je les tiens dans ma main : il est temps.

Évidemment le nom du groupe, Cowboy Junkies, laissait tout présager ou presque, et l’album n’a rien à voir.

celui qui

Sur la photo, à la Villette, il porte une chemise blanche mais c’est exceptionnel : plus qu’un autre c’est l’homme en noir. Il paraît qu’aujourd’hui tel est toujours le cas, des pieds à la tête tout en noir (chaussures, cheveux, montures de lunettes). Mais je ne l’ai pas revu.

Vous ouvrez le boîtier, vous retrouvez un ami avec lequel vous avez bu sans doute une centaine de cafés, avez parlé concerts, disques, pochettes. Quinze, vingt ans plus tard ce qui reste c’est sa voix, une façon de marcher en racontant déjà. À l’époque, sa culture musicale se tisse, prend forme devant les autres sans qu’il s’en rende compte, références en rafales à tenter de retenir rue Pierre-Sarrazin devant la vitrine de New Rose, avant de reprendre le boulevard.

(Pierre Sarrazin : bourgeois parisien, propriétaire au XIIIe siècle dit la plaque)

Celui qui offre offre vraiment. Ne toise pas, ne prend pas le pouvoir lorsqu’il parle. Vous êtes dépassé ? Ça ne fait rien. Il répète, donne le nom d’un bassiste, le titre d’un album. S’éloigne, long manteau noir, cartable pour les cours. Reste le sac du disquaire qu’on n’ose pas jeter. Pourtant les clients le savent : ce n’est même pas qu’il froisse, qu’il crisse, le sac de New Rose. Ni kraft ni plastique on ne connaît pas sa matière. Sa texture sonore ? Trois notes en dents de scie, les mêmes, toujours les mêmes, qui vous flinguent un ciné.

Et sinon ?

Je glisse la cassette dans son papier cadeau, je la range dans ma poche. Du côté flou, gratté, comme photocopié de la photo du groupe je garde en mémoire la couleur, entre papier et cendre, ce beige brun de comptoir qui signe la pochette : c’est un début, comme d’avoir déjà entendu la musique. Cadeaux éparpillés sur le matelas par terre, la cassette cherche sa place. »

Cowboy Junkies / The Trinity Session, Anne Savelli, Le Mot et le Reste, Collection Solo, 2008.

Présentation de l’auteur :

Anne Savelli est née en 1967 à Paris, où elle vit et travaille actuellement. Elle est l’auteur de Fenêtres/Open space, écrit en 2007, et de Cowboy Junkies / The Trinity Session écrit en 2008, deux livres parus aux éditions Le mot et le reste. Elle a publié Franck chez Stock, collection La Forêt, en 2010.

Liens :

Fenêtres Open/Space : le blog d’Anne Savelli

Le site de l’éditeur Le Mot et le Reste

Le site des Cowboy Junkies

Lecture de la page 48 du livre par l’auteur

Lecture de la page 48 du livre « Un homme qui dot » de Georges Perec par Anne Savelli

Un texte d’Anne Savelli publié sur le site de la revue Remue.net

Anne Savelli : Cowboy Junkies / The Trinity Session
Publié le 14 novembre 2008
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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